Turqueries

• Scènes de Ramadan

Vivre dans un pays musulman à l'époque du Ramadan constituait pour  moi une merveilleuse opportunité.  ENFIN, j'allais savoir ce qu’il en retournait vraiment de cette histoire de jeûne!  C’est que quand on enseigne dans le collège le plus multiethnique de Montréal, on se fait rabattre les oreilles avec le Ramadan durant un mois (« Madame, je ne peux pas faire mon examen, je n’ai pas mangé de la journée », « Je n’ai pas pu venir au cours la semaine passé parce que c’est le Ramadan », « Pourriez-vous me répéter les instructions?  Comme c’est le Ramadan, j’ai de la difficulté à me concentrer », etc, etc).  Comment démêler le vrai du faux?  Je vous entends penser... (après tout, selon un sondage, 60% des Québécois ne veulent pas des accommodements raisonnables, n'est-ce pas?)  Oui, oui, qu’ils s’adaptent.  Mais c'est une chose d'être contre, et c'en est une autre d'avoir à porter l’odieux de dire « non », de  passer pour un insensible aux réalités multiculturelles.  Même la Direction de notre collège préfère s’en laver les mains... Bref, mes attentes n'ont pas été déçues.  Ayant voyagé dans diverses régions de la Turquie durant tout le mois du Ramadan, j'ai pu voir différentes scènes et rencontrer des Musulmans qui m'ont permis de me faire une opinion.  Je vous livre cette expérience afin d'alimenter vos propres réflexions sur l'accommodement raisonnable. 

 

Qu'est-ce que le Ramadan?

Procédons par comparaison avec la religion chrétienne, cela facilitera les choses:  le Ramadan est l'équivalent de Pâques, c'est-à-dire que c'est le mois le plus important du calendrier religieux.  Si Pâques se veut une commémoration de la Passion du Christ, le Ramadan, lui, célèbre la remise du Coran à Mahomet.  Alors que les Chrétiens observent le Carême, les Musulmansse livrent à un exercice semblable:  ils s'abstiennent durant 30 jours de boire, de manger, de fumer, d'avoir des relations sexuelles entre le lever et le coucher du soleil.  C’est simple, rien ne doit franchir leurs lèvres.  Observer le Ramadan fait partie des cinq piliers de l'Islam (des cinq "obligations", si l'on peut dire).  Donc, ne pas jeûner durant le Ramadan est, pour un Musulman, aussi grave que ne pas respecter le Carême pour un Chrétien. 

Les Musulmans jeûnent pour

1) Obéir à Dieu (le jeûne durant cette période est un « commandement » inscrit dans le Coran)

2) Suivre la tradition des prophètes de l'Islam (imiter ces hommes saints, qui ont tous jeûné durant le Ramadan)

3) Se purifier de leurs vices, se détacher du matériel et se recentrer sur le spirituel, compatir avec les pauvres qui ont faim, etc. 

Bref, à priori, la différence entre le Carême et le Ramadan concerne plutôt la façon dont doit s'accomplir le jeûne.  Si les Chrétiens font « maigre » durant un mois, les Musulmans, au contraire, jeûnent durant la journée mais font bombance le soir.  La preuve :  ma bakhlavaria favorite met deux employés supplémentaires sur le plancher durant le mois du Ramadan...  Tout comme pour le Carême, il y a une fin de semaine festive qui suit la fin du jeûne (« jours du sucre ») et les Musulmans s’offrent des chocolats.  Cela semble tout de même singulièrement sans but, il me semble, puisque contrairement aux Chrétiens, les Musulmans ne se sont pas privés de sucre durant tout le jeûne...  Mais, bon, je ne suis pas une spécialiste... 

 

Le Ramadan à Istanbul

Sulthanhamet, 22 septembre:  les rues entourant la Mosquée Bleue sont fermées aux automobiles.  Une centaine de kiosques (offrant un curieux mélange de bonbons, de nourriture et d'articles religieux) se dressent le long de la place de l'obélisque.  Ambiance de foire.  On se croirait à l'exposition agricole de St-Hyacinthe!  Dans le quartier de Sirkeci, où se trouve un petit restaurant de quartier que nous apprécions pour ses kebabs savoureux et (surtout) sa grosse bière Efes à 3 lires, une surprise nous attend:  le restaurant est fermé pour "cause de Ramadan".  Croient-ils ainsi récupérer leur année de "péché"? Après tout, si boire de l'alcool est interdit par l'Islam, ce doit bien être aussi péché d'en vendre!  Qu'à cela ne tienne, leur concurrent, lui, est ouvert (même kebabs, même Efes à 3 lires!). 

 

Le Ramadan à Konya

 Konya, 26 septembre :  l’ambiance est tout autre dans la ville considérée (à juste titre) comme la plus "religieuse" de Turquie.  Le Ramadan, ici, c'est du sérieux.  Pas de fête foraine en vue.  Il est 18h, nous avons faim.  Notre restaurant préféré n’offre qu’un menu d’Iftar (ainsi s’appelle le repas du soir, par lequel est brisé le jeûne de la journée).  Il s’agit d’un menu fixe, extrêmement copieux (il sert de dîner ET de souper), bref, trop pour nos estomacs d’infidèles pas si creux.  Nous nous rendons au Sifa, notre second restaurant préféré de Konya.  Là, le serveur nous indique qu'il ne peut pas nous servir avant le coucher du soleil.  Pas question d'accommodement raisonnable pour nous!  Il nous propose de nous asseoir et d'attendre, comme tout le monde.  Il y effectivement une dizaine de personnes installées dans le restaurant, bras croisés devant leurs assiettes vides.  Nous préférons revenir plus tard.  Le serveur réserve notre table et nous précise de revenir dans une demi-heure.  Il est 18h25.  Naïfs, nous revenons à 19h.  Le restaurant est maintenant plein à craquer!  À croire que toute la ville de Konya s'est donnée rendez-vous au Sifa!  La table que nous avions réservée est, bien entendu, occupée.  Notre serveur, très mécontent, nous tance vertement:  "Je vous avais bien dit de revenir dans une demi-heure!"  (Mea culpa; 18h25 + 30 minutes = 18h55, pas 19h). Tout le restaurant nous regarde.  Gênés, nous nous apprêtons à sortir mais le serveur déloge (à notre plus grande gêne) les occupants de "notre table" (après tout, nous sommes en Turquie, les mistafirs/invités d'abord!).  Quel cirque! 

27 septembre, 3h40.  Le chant du muezzin me réveille.  Il est plus tôt que de coutume.  Normal :  il faut réveiller les fidèles AVANT le lever du soleil pour qu’ils aient le temps de prier et de manger.  Impossible pourtant de me rendormir en raison d'un bruit incongru:  quel est l'insomniaque qui écoute la télévision à cette heure?  Il faut le bruit des assiettes et des couverts pour que je comprenne:  à l'hotel Bella, le déjeuner est servi dans la salle adjacente à la réception.  Or, 4h du matin, c'est l'heure du déjeuner, puisque le soleil n'est pas encore levé!  La télévision étant un compagnon incontournable des salles à manger d'hotels turcs, elle est allumée.  Angoisse :  serons-nous privés de déjeuner si nous ne descendons pas à cette heure?  Heureusement, non.  Le Coran stipule que les voyageurs sont exemptés temporairement de jeûner durant Ramadan (s'ils se déplacent à plus de 80km de leur résidence).  Ils peuvent reporter leur jeûne, c'est-à-dire le faire plus tard.  Non seulement le buffet de déjeuner est-il toujours là le lendemain à notre lever, mais nous ne sommes pas seuls dans la salle à manger:  un unique "homme d'affaires" nous tient compagnie. 

  

Le Ramadan dans le sud-est de la Turquie

Quelque part entre Mardin et Sanliurfa, 30 septembre.  Installés dans la salle à manger de notre hotel, nous découvrons sur l'écran de télévision géant un bien étrange spectacle:  une émission spéciale du Ramadan.  Le concept ressemble vaguement à celui des émissions de Radio-Canada durant les Jeux Olympiques.  Plutôt qu'une rétrospective des performances sportives de la journée, il y a un tableau de l'heure exacte du coucher du soleil dans chaque ville de Turquie, la somme des fonds recueillis par chaque mosquée (le Ramadan est aussi l'occasion de collecter une sorte de "taxe" pour les pauvres, visant à rétablir les inégalités sociales).  Recettes, rencontres avec Monsieur et madame tout le monde se préparant pour l'Iftar, performances de derviches tourneurs, retransmissions d'un imam en train de faire la prière du soir sur fond de soleil couchant... tout pour animer gaiement (et pieusement) la demi-heure précédant l'Iftar et celle qui la suit.  Fascinant.  L'Église catholique pourrait-elle ranimer la tradition moribonde du Carême en s'inspirant du concept???

  

Le Ramadan à Kusadasi

Kusadasi, 5 octobre.  Nous sommes dans un village portuaire égéen, situé à quelques kilomètres d'Éphèse, le site antique le plus célèbre de Turquie.  La ville est prise d'assaut par les bateaux de croisière de luxe, et les prix des restaurants autour du port sont adaptés en conséquence, avec leurs kebabs à 25 lires  Il suffit de marcher vingt minutes en direction opposée du port pour trouver la rue des restaurants locaux, où le prix des kebabs redescend à 5 lires.  Il est 18h45, 30 minutes avant l'Iftar.  Ici, la population est "mixte":  certains clients attablés mangent déjà, d'autres attendent le signal.  Nous observons le manège de trois hommes "d'affaires" qui se trouvent juste à côté de nous.  Ils sont « prêts » : leur canette de boisson gazeuse est décapsulée, leur pain est déjà pré-découpé en petites bouchées.  Ils ont reçu leur soupe aux lentilles et attendent, la cuillère à la main.  19h17, le chant du muezzin se fait entendre:  c'est l'appel à la prière du soir.  Ruée générale; nos trois hommes se mettent à s'empiffrer.  Il faut dire que les Turcs mangent déjà à une vitesse incroyable en temps normal (20 minutes pour un repas de trois services).  Le rythme, cependant, ralentit assez rapidement et les assiettes principales retournent à demi-vides.  Un soupçon nous effleure l'esprit:  ces hommes ont-ils vraiment jeûné toute la journée?  Ne se sont-ils pas livrés à tout ce cirque les uns en face des autres pour sauvegarder les apparences?

  

Le Ramadan de Mustafa

 

Plusieurs d'entre vous ont rencontré Mustafa, mon marchand de fruits et légumes favori (pour ceux qui ne le connaissent pas encore, ce sera pour bientôt : il sera le sujet d'un prochain article).  En allant au marché le deuxième vendredi de septembre, je suis accueillie avec une solennité inhabituelle par Mustafa:  "C'est aujourd'hui le premier jour du Ramadan", m'explique-t-il en turc.  "Manger et boire est interdit!"  J’ai tout de même droit à ma figue, nettoyée à l’eau embouteillée et consommable sur place.  Tandis que je la déguste, Mustafa grapille quelques raisins bien dodus et les avale, ni vu, ni connu.  Il pose ensuite un doigt sur ses lèvres d’un air complice et me fait son plus beau clin d'oeil.

Deux semaines plus tard, je surprends Mustafa revenant à son étal, un verre de thé à la main (qu’il me forcera bien sûr à accepter)  Tandis qu'il s'allume nonchalamment une cigarette, je le taquine: "Mais, Mustafa, n'est-ce pas le Ramadan?"  Il fait pieusement un signe de croix:  "Je suis catholique, pas musulman!".  Re-clin d'oeil.  C'est ce qu'on appelle une conversion soudaine...  

 

 

Le Ramadan de Berna

 Berna est la femme de Taner, le collègue de Sébastien qui a vécu 10 ans aux États-Unis.  Jeune quarantaine, anglais impeccable, moderne.  Bien sûr, elle ne porte pas le voile.  Et pourtant, à notre plus grande surprise, elle nous confie qu'elle jeûne durant le Ramadan.  Pas cette année, toutefois; elle a accouché au printemps et allaite encore.  Dans une telle situation, le Coran permet aux femmes de reporter leur jeûne.  Ils y a aussi d’autres exceptions :  les enfants, les vieillards, bref toute personne dont la santé pourrait être compromise par un jeûne.  Ne pas manger ni boire durant le Ramadan, selon la représentation que Berna s’en fait, est d'avantage un défi, un objectif personnel que l'on se lance à soi-même. 

  

Le Ramadan à Bilkent

Dans les universités turques, pas de Ramadan qui tienne.  Principe de laïcité oblige; le port du voile est même banni.  Aux dires de Sébastien, la cafétéria est cependant bien en fonction durant l’heure du dîner, et il n’est pas le seul à la fréquenter, loin de là.  Pas de hausse d’absentéisme, pas d’évanouissements dans sa classe, pas de « Pouvez-vous reporter l’examen parce que c’est le Ramadan ».  Tiens, tiens... 

 

Conclusion

 De cette expérience édifiante, je retiens les faits suivants:

1) refus des serveurs de Konya de se plier au principe de l'accommodement raisonnable en ma faveur

2) selon le Coran, possibilité, en cas de rupture de jeûne, de "rattraper" son péché en jeûnant deux mois plutôt qu'un

3) selon le Coran exemption pour les "voyageurs" (les immigrants récents se trouvant à bien plus de 80km de leur domicile d'origine, je crois qu'Allah peut les considérer comme tels)

4) selon Berna, nécessité pour un Musulman d’être prêt à accepter les conséquences de son jeûne 

Ils constitueront un beau répertoire de réponses possibles aux futures demandes d’accommodement raisonnable de la part de mes étudiants ...    

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Publié à 05:31, le 9/11/2007,
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• Cher Ramadan

Publié par Sylvie et Réjean , le 16/11/2007 à 19:43
En effet, après avoir lu cet article, je penses que tu auras de bonnes raisons à donner à tes élèves lorsque ceux-ci essaieront de se donner des " raisons" pour retarder leur examen ou tout autre travaux à remettre... car je n'ai pas vécu le Ramadan mais des prières, oui , et ce n'est pas obligatoire de faire ces " fameuses " prières à des heures fixes ...tout peux se faire chez soi...alors les locaux pour la prière et autre petite demande...on repassera

Il faudra leur apprendre NOS acoomodements.
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• Vous m'avez bien fait rire

Publié par Mohamded , le 26/12/2009 à 13:57
Bonjour,

Votre article m' a bien fait rire lol lol lol, je vous en remercie et surtout pour votre franchise. Je suis musulman et j'ai aimé voire à travers vos yeux les contradictions flagrantes que l'on retrouve dans la communauté musulmane. Je dis bien "comunauté"... parce que dans toute communauté il y a plusieurs manière de vivre, de comprendre et de mettre en pratique un même mode d'idéal de vie.... :-)

Beaucoups de musulmans ne se comportent pas de la meilleur manière.... même pire... Alors que les enseignements de notre religion sont magnifiques et nous pousse à avoir un comportement digne, honnête et respecteux vis-à-vis des autres... Mais nous restons des êtres humains avant tout...avec nos faiblesses et nos côtés les plus vils... Je suis musulman et est ce qu je me comporte de la meilleur manière qui soit...Non... est ce que j'essaye de la faire...oui... Vous n'êtes pas musulmane, est ce que vous vous vous comportez de la meilleur manière qui soit...certaienement pas tout le temps, mais certainement que vous essayer de vous comporter de la meilleur manière possible et c'est un combat de tout les jours...

Pour approcher le divain et son message à travers les différents religions, on ne peut pas se fier à la pratique de l'Homme, qui est imparfait,faible et non fiable...

En ce qui concerne le Ramadan et vos élèves, vous avez deux choix... Solution 1 : Faire l'examen et donner cours comme si de rien n'était. Après tout c'est leur problème s' ils veulent jeûner...(et vous avez raison, c'est leur choix personnel) Solution 2 : Alléger la matière ou trouver des acommodements raisonnables en comprennant que si vous étiez à leur place, vous ne seriez pas à 100% de vos capacités. Il n'est pas nécessaire d'aller voir comment se comporte les musulmans pour trouver la bonne réponse... tant les pratiques et comportement sont diffrents d'une personne à une autre. Je tiens néanmoins à apporter une contribution personnelle à votre réflexion :

Pour ma part les deux solutions sont bonnes et se valent.En effet, si vous appliquez la solution 1, vous êtes dans vos droits. Même si l'élève jeûne, il lui reste quand même bcp de capacités intellectuelles et physiques... et le jeûne nous apprend à être endurant, surtout dans la difficulté. Biensûr que l'on est fatigué, biensûr que l'on a mal à la tête fin de journée, biensûr que l'on est moins concentré, mais justement, c'est l'effort durant ce mois qui va renforcé notre spiritualité. Quand on sait que 10.000 enfants meurts de faim chaque jours, on peut suivre les cours ou préparer un examen le ventre vide pendant quelques heures... La solution 2 est bonne aussi. Vous allez communiquer un message positif à vos étudiants en comprennant leurs dificultés et ils en seront certainement ravis...

Dans les deux solutions il y a des points positifs pour vos étudiants, à vous de choisir celle qui vous convient le mieux en fonction de votre tempérament)

Voilà ce fut me petite contribution et ma réflexion par rapport à votre article.

Que la paix soit sur vous et merci encore pour votre article.





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